Le voyageur métabolique – la 40, route maudite de l’Argentine

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Léticia et Axel sur la Route 40 en Argentine

16 Déc Le voyageur métabolique – la 40, route maudite de l’Argentine

Le Voyageur métabolique – épisode 5

La 40, route maudite de l’Argentine

Le mythe de la route 40 nous hante depuis le départ de l’expédition. Ce morceau d’asphalte de près de 5000 kilomètres de long, traverse du Nord au Sud l’Argentine. Parfois évoqué, souvent exagéré par ses voyageurs qui s’y sont aventurés, nous l’avons connu par procuration dès nos premiers préparatifs à travers leurs nombreux blogs et articles. Depuis le Sud de la Bolivie jusqu’aux portes de la Patagonie, venir à bout de cette route n’est pas un mince objectif, que vous tentiez de la parcourir dans sa totalité ou pas. Le programme de la visite est certes prometteur pour le chaland : 20 parcs nationaux, 18 cours d’eau importants, des lacs superbes, la pampa argentine authentique se déroulant sur des milliers de kilomètres, rien que cela.

Nous avons eu le privilège de rejoindre la 40 via Cafayate, nichée au début de la « route des vins Argentine ». C’est une riche région viticole aux cépages qui s’étendent à perte de vue dans des haciendas coloniales imposantes et immenses où le viticulteur s’est transformé en industriel prospère. Place aux hectares ici, les petites exploitations n’ont pas leur place. On parle en dizaines ou centaines d’hectares, les panneaux qui jonchent le bord des routes pour délimiter les exploitations nous le rappellent fièrement alors que nous débutons une progression lente et ventée vers le Sud.

Le premier contact avec le vent argentin est brutal : 20 kilomètres à avaler après une journée enchanteresse dans la « Quebrada de las Conchas », canyon argentin aux couleurs chaudes superbes. Il est alors à peine 16 heures lorsqu’Eole laisse échapper ses premières expirations. Le souffle du gredin devient puissant en quelques minutes et se transforme en harcèlement aérien pour nos cuisses pourtant très entrainées. Debout sur nos pédales, nous écrasons nos pédaliers de tous nos quadriceps. Inclinés tels des esclaves s’apprêtant à recevoir une punition, nous tentons d’améliorer l’aérodynamisme de nos embarcations. Digne d’un Renault Trafic face au vent, le vélo de voyage n’est pas la machine la plus aérodynamique qui soit, loin s’en faut. Commence alors un lent balai de zigzags désespérés pour progresser jusqu’à Cafayate, face au ventilateur. Le fourbe nous trahi à l’approche des virages où nous pensions bénéficier de son aide. Dépressions et vent de couloir accélérés par « l’effet Venturi » à la sortie du canyon avant Cafayate, nous soufflent, sans interruptions, de rebrousser chemin.

Quebrada de las Conchas au Nord de Cafayate

Quebrada de las Conchas au Nord de Cafayate

Lessivés après seulement 20 kilomètres, nous avons pris quelques galons de fierté en apprenant que des touristes français, ayant loués des vélos la veille, ont fini ce segment en poussant, trop désespérés par les souffles d’Eole. L’entrée en matière nous avait pourtant sèchement prévenue. Cependant, le chant des sirènes, ou plutôt d’un hollandais à vélo croisé au Pérou quelques mois plus tôt, qui nous avait certifié que nous bénéficierions du vent « a favor », était bien trop enchanteur pour croire que pareilles conditions pourraient se reproduire. Hélas ! Quelle erreur que de croire un hollandais à vélo qui ne sait pas quoi vous répondre à la simple question « où vas tu ? »… Cela aurait du nous mettre la puce à l’oreille ! La 40 devait étaler 1200 kilomètres d’asphalte jusqu’à Mendoza, avec un ami qui soufflerait dans le dos de nos machines. Au lieu de cela, le vent s’est déchainé chaque jour et cessait ses chants funestes seulement une fois la nuit tombée. Les couleurs étaient affichées dès les premières lueurs du jour. Chaque réveil dans la pampa sauvage, désertée de toute âme encore en vie, était brutal. A peine la tête sortie de la tente que nous prenions déjà une bourrasque nous fouettant le visage.

Pédaler face au vent est comme marcher dans un métro bondé de parisiens marchant à contre sens du votre et vous bousculant volontairement pour vous immobiliser. L’impression de faire du surplace est horriblement frustrante pour le moral. Tel un enfant ayant multiplié les forfaits, les claques ventées au visage pleuvent et mettent notre fierté au placard. Nous restons agrippés, avec Léticia, à nos guidons comme deux forçats désespérés à l’idée d’être désarçonnés, à tout moment, par un ennemi invisible.

Léticia sur la route 40

Léticia sur la route 40

Etre deux est une chance pour progresser en tandem anti-bourrasques. Léticia se met souvent « en aspi » derrière moi. Notre tandem de choc, ainsi constitué, continue sa progression lente vers les quelques villages et villes qui parsèment le territoire de la 40. La récompense est maigre, à l’image de notre régime diététique quotidien composé de thon, de pâtes et de sauces tomate. Des paysages désertiques constitués d’arbustes hostiles ridiculement petits, du sable trop souvent balayé dans nos narines et nos iris, un rideau de fer permanent délimitant de part et d’autres de la route les propriétés privés d’on ne sait qui. Qui souhaiterait posséder des terres dans pareil endroit et vouloir les clôturer de la sorte ? Au loin, la précordillère andine nous snobe d’une interdiction de passer avec ses parois verticales immobiles.

Piste "ripio" avant la Cuesta de Miranda

Piste « ripio » avant la Cuesta de Miranda

Peu de cadeaux pour les yeux dans ces contrées où nous trouvons notre salut dans les musiques de nos MP3, volume à fond pour parvenir à différencier Freddy Mercury de George Michael. Le bruit assourdissant du vent nous viole les tympans. En peu de jours, bien des hommes croiraient être, pour de bon, sur le chemin de la démence dans pareilles conditions. Les musiques familières de nos playlists nous chantent de continuer, de ne pas céder. Le râle pestilentiel et odieux du vent fait parfois naviguer les odeurs des charognes en décomposition jonchant les abords des routes. Nous sommes bien sur une route maudite ayant comme bourreau Eole, qui chercherait lui-même à s’enfuir chaque jour pour rejoindre des terres plus accueillantes.

Ciel argentin au crépuscule avant San Juan

Ciel argentin au crépuscule avant San Juan

L’arrivée sur Mendoza est lente mais galvanise nos cœurs essoufflés car c’est ici que nous quittons la 40 pour démarrer une ascension sur le col commercial le plus fréquenté entre l’Argentine et le Chili. Autoroute de montagne étroite et meurtrière, ce passage de frontière nous laisse un goût amer, d’inachevé, alors que nous avions prévu de passer au Chili par un col isolé au Nord Ouest de San José de Jachal. Une occasion manquée, à cause de la neige bloquant cette route, qui nous incite à, peut-être un jour revenir relever ce défi…

Arrivée sur le Fitz Roy au Lago del Desierto

Arrivée sur le Fitz Roy au Lago del Desierto

Ces premiers 1200 kilomètres ne nous avaient pas suffit. Après avoir soufflé un peu (quoique…) au Chili sur 2400 kilomètres en direction du Sud, nous sommes passés de nouveau en Argentine dans la région de Santa Cruz pour rallier El Calafate, ville au pied des majestueuses montagnes du Fitz Roy et du Cerro Torre. Cette réconciliation, avec la 40, sur le lit d’asphalte argentin fut sensuelle sur la première centaine de kilomètres. Cette fois Eole chantait dans notre dos et nous caressait voluptueusement. Sans efforts, nous étions poussés à 30 kilomètres à l’heure avec comme unique bruit dans les oreilles, le parfait silence du vent effaçant toutes vibrations possibles de nos tympans. Aucun son, pas même celui du frottement de nos pneus sur l’asphalte : la félicité auditive du voyageur à vélo. Comblés par des paysages somptueux de Patagonie authentique, nous avons vite déchanté. La dernière section de la 40 pour parvenir à Rio Turbio et la frontière chilienne nous a fait découvrir la colère d’Eole. Il a déchiré ses tympans en hurlant de toutes ses forces à plus de 80 kilomètres à l’heure dans notre direction. Il nous aura fallu 5 heures pour parcourir à peine 40 kilomètres après des chutes à répétition et une équipe chahutée. Hébétés par toute une journée de vent, nous n’avions même pas réalisé sur une section, qu’il était parvenu à déchirer l’uns de nos tendeurs pour répandre fièrement nos affaires de campings sur la route. L’apothéose de ce tronçon fut vraisemblablement l’arrivée sur la ville minière de Rio Turbio, verrue immonde de Patagonie où l’exploitation du charbon a salie irréversiblement la pureté désertique des paysages, pour quelques morceaux de roches noires (et une centrale électrique à charbon de 220 mégawatts…). La 40 s’est terminée pour nous ici, au poste frontière, où nous avons passé une dernière nuit, en écoutant les bourrasques fouetter sans relâche notre tente jusqu’au début du jour.

3 Commentaires
  • Perotta
    Posté à 07:46h, 17 décembre

    Oh la la !! Que de difficultes, souffrances et déception que cette route 40, mais heureusement que vous êtes soudés et plein de volonté car vous avez Réussi et pouvez être très très fiers de vous . À travers ce voyage nous cernons tout un panel de valeurs positives et de qualité enfouies en vous encore toute mon Admiration et BRAVO bisous :-)

  • ROUFFI
    Posté à 08:37h, 22 décembre

    Quel beau voyage, vous m’avez donné envi de partir à nouveau en voyage je suis en admiration pour votre parcours.

  • walli
    Posté à 10:01h, 28 décembre

    Je confirme… rien de tel que du George Michael face aux ripios et autres difficultés mais lorsque le vent souffle trop fort impossible d’entendre un quelconque son mélodieux sortir de nos écouteurs. Félicitation à vous ! Le retour en terre connue vous promet un souffle nouveau et un second tempo ;)

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